JE ME SOUVIENS DE L’AFRIQUE. LA MARCHANDE DE LA RUE.

JE ME SOUVIENS DE L’AFRIQUE. LA MARCHANDE DE LA RUE.

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S’il y a une chose que j’aime ici, c’est aller faire mon marché au bord de la route. Juste en haut de chez nous, il y a cette courageuse dame qui tous les jours sort son parasol et ses cagettes, et distille ses légumes de saisons et ses fruits mûrs à souhait.

Hier, en repartant avec mon sac plein d’une ratatouille rêvée et l’espoir d’épis de maïs grillés, je me suis un instant retrouvée en Afrique. Et une histoire a resurgi. J’ai eu envie de la laisser ici.

❝Lors de mon deuxième séjour au bénin, j’ai dû changer de maison. J’ai alors quitté un quartier animé où j’avais l’habitude de faire mes courses au bord de la route en rentrant tard du travail.

Ma nouvelle maison était au calme mais rien dans la rue ensablée n’allait m’aider à manger sur le pouce.

Rien sauf cette dame là-bas, à deux maisons de chez moi. Elle était assise sur une caisse avec son grand plateau devant elle et vendait des petites tomates dont elle faisait des pyramides, de la vache kiri à l’unité et des piles.

J’y allais chaque jour silencieusement lui acheter quatre tomates que je croquais en chemin. Et puis un jour j’ai osé lui demander pourquoi elle ne proposait pas d’autres fruits et quelques légumes aussi. Dans un bruit caractéristique de bouche et en un petit mouvement de main, elle m’a fait comprendre qu’elle n’avait pas assez pour acheter d’autres choses au grand marché de Dantokpa.

Nous avons convenu que je l’aiderais avec une petite mise de début et qu’en contrepartie je me servirais chez elle gracieusement quelques temps. L’idée nous allait à l’une comme à l’autre. Tope là.

Je l’ai vue au fil des semaines, aller chercher une deuxième table et un autre tabouret pour sa fille qui venait l’aider à vendre. Je l’ai entendue m’appeler de loin pour me dire que les premières mangues de la saison étaient enfin arrivées du nord. Je lai sentie s’inquiéter pour moi alors que, percluse de fièvre je me trainais jusque chez elle pour y trouver mes bananes salvatrices. Sa petite venait souvent toquer chez moi pour voir si tout allait bien.

Avant que je ne reparte en France plusieurs mois plus tard, je suis allée lui dire au revoir. Son étal était immense.  Les odeurs sucrées se mêlaient aux épices, aux couleurs de tous ses légumes, aux piments et au manioc. Les ananas étaient superbes, les gombos bien alignés, les pyramides de tomates n’avaient jamais été aussi hautes. Au sol s’étalaient les régimes de bananes et les oignons.

Elle avait réussi à faire de notre petite rue ensablée, une véritable épicerie. J’étais heureuse de la savoir là, pas très loin de moi.

Je n’ai pas de photo de cette femme, et son prénom s’est échappé des méandres de ma mémoire. Mais je garde d’elle, ses grands yeux très noirs et ses cicatrices sur les joues,  son bébé calé sur sa hanche cherchant le sein entre les étoffes de son pagne écarlate. Son sourire bienveillant. Ses cheveux bruts qui attendaient d’être tressés et les mains de sa fille qui prenaient toujours les miennes. Sa façon de nouer ses petits sacs noirs bien serré autour des courgettes.

J’ai gardé longtemps son regard, lorsque elle m’a donné une toute dernière mangue.

Et la pudeur de nos silences qui se sont dit merci. ❞

 

À très vite.

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30 commentaires

  1. tantecath

    Magnifique !!!
    Ton récit est tellement joli que j’avais l’impression d’être moi aussi sur ce chemin de terre avec vous deux.
    Les petits cailloux que nous semons rendent les gens heureux (et prospères), continuons tous à notre échelle :)

  2. Cecilia

    C’est très touchant cette histoire.
    On dirait que tu as déjà vécu 1000 vies pour avoir autant d’anecdotes à raconter :)
    Merci de les partager avec nous ! Et je suis d’accord avec les commentaires plus haut, ce serait super de publier toutes ces histoires.

  3. So Capic

    Oui, moi j’aime aussi lire vos récits. Ils dégagent toujours de la douceur, de la générosité, un vrai bonheur!
    Vivement le livre de votre vie! :)

    Merci pour ces moments d’évasion.
    So Capic

  4. timagl

    Bonjour,
    Tous les étés mon mari, nos trois enfants et moi allons passer nos vacances en Algérie.Nous avons aussi des vendeurs de fruits et légumes frais au bord des routes mais ce qui plaît le plus aux enfants c’est de s’arrêter sur le bord de la route après une après-midi à la plage pour acheter du pain chaud cuit au feu de bois par les femmes des petits « douars ». Merci pour ce récit. Fatima

  5. Salva

    J’ignorais tout de cet épisode africain si touchant. Et pourtant à cette époque, nous communiquions beaucoup… par fax !
    Mais comme tu le dis si bien dans tes 2 dernières phrases si émouvantes, les choses fortes se vivent à travers les regards, les silences …La solidarité, l’entraide et la fraternité existent toujours. Si nous la pratiquons souvent et chacun à notre manière, alors, émergera un monde meilleur … Il semblerait que nous venions au monde riches d’expériences, riches de mille et une nuits, conte ou réalité ? Personnellement j’y crois très fort. Parmi tous les dons que t’a prodigué la vie, il semblerait qu’elle ait choisi pour toi l’écriture pour t’aider à diffuser tes messages.Alors persiste, fais confiance, les aides voulues seront là pour t’aider en temps voulu.

  6. neleflor

    ah quelle belle histoire!! J’ai vécu au Benin pendant 6 mois il y a plus de 10 ans. J’ai toujours du contact avec quelques amis..qu’ils sont chaleureux là-bas!! merci pour ce récis

  7. la girafe

    C’est une très belle histoire… Une de celle qui prouve qu’un petit geste permet parfois de changer radicalement une vie, ou en tout cas, de l’améliorer considérablement. Merci pour ce témoignage.

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