À GENOU. ÉPISODE 4

À GENOU. ÉPISODE 4

 

Je rentre désormais au cabinet de rééducation comme dans un moulin. En ce moment nous sommes nombreux et ça rigole pas mal. Une jeune femme a sorti une appli d’énigmes. Là j’ai su que j’étais tombée au bon endroit.

Ceux qui me connaissent savent à quel point j’aime jouer. Les énigmes ça fait comme des électrodes sur mon genou mais dans mon cerveau, ça m’électrise.

J’enchaîne les exercices toute seule sous l’œil bienveillant et parfois un peu moqueur d’Alain. J’ai ordre de me tenir à carreau depuis l’épisode du jardinage. Alors tu parles je ne lui ai pas parlé du concert debout et de la traque de Harry.

– Vous grimacez, ça pique ? Vous avez mal ?

– Un peu ?

– Vous avez fait des bêtises ?

– Alors là PAS DU TOUT.

On a le droit de mentir à son kiné, c’est dans la convention de Genève.

En fait j’ai compris ce qu’était que « me ménager ». Je dois surtout ne pas avoir mal, ça voudrait dire que mes os travaillent trop et se rétablissent mal. Entre nous ce n’est pas le but. Alors je glace, je masse doucement, là-dedans ça craque, ça roule, ça grince quand je mets ma paume tout contre.

Je n’ai jamais câliné autant mon genou. Ce truc c’est comme une grossesse, faut que ça aille bien à l’intérieur alors avec ta main, comme tu ferais pour un bébé, tu caresses, tu cajoles, tu apprends à faire connaissance.

Alain me lance le boitier  des electrodes, il se marre encore de la dernière fois, quand j’ai cru qu’une plaque fonctionnais mal et que j’ai mis mes doigts dessous. Ça fonctionnait très bien hein, j’ai pris une sacrée châtaigne. Il me dit « Allez faites-vous plaisir » en me montrant le bouton d’intensité. C’est un adoubement. Je suis rentrée dans la danse, je me gère. Manque plus que je remonte sur le vélo et je fais vraiment partie de la grande famille des habitués d’Alain. Certains sont là depuis si longtemps… Aujourd’hui j’ai choppé au vol cette phrase. « Ici quand tu commences à connaitre les noms de famille c’est que ça craint. »

Je vais m’appliquer à ne retenir que les prénoms.

Carole c’est une jeune kiné. Elle me sourit souvent. Elle a un sourire d’ange. Elle, elle est super forte aux énigmes. Elle passe son temps à tirer sur le genou d’une fille et puis ensuite elle mesure l’angle que fait son tibia et son péroné. Ça n’a pas l’air très chouette pour la fille je dois dire.

Il y a ce gars aussi, un rugbyman en troisième année de médecine. Sa cuisse est ravagée par les hématomes et son genou barré de pansements. Il vient de se faire opérer et pour le moment il fait des mini mouvements avec un mini skate board. En avant, en arrière, en avant, en arrière. Et juste ça, ça a l’air de tellement lui coûter.

Dans la petite salle du fond il y a un appareil qui fait un bruit de marteau piqueur. Les gens y vont à reculons (C’est une façon de parler, parce que dans un centre de rééducation, marcher à reculons c’est quand même placer très haut la barre de la confiance en soi). À reculons disais-je parce que ça a l’air de faire super mal. La dame à côté de moi l’a fait la dernière fois, je l’entendais gémir et se tortiller… son kiné disait, allez, vous avez déjà fait un huitième… Elle avait la tête dans ses mains, je suis partie, ça faisait trop de monde pour gérer une douleur.

Alors tu vois mon genou. Ben ça va.

Quand on me demande comme je vais (tout le temps en fait, les gens sont adorables avec moi en ce moment) je dis invariablement : je ne peux pas courir, ni m’accroupir, ni m’agenouiller, je ne peux pas pivoter et le froid bloque pas mal mes articulations mais je peux marcher et conduire et danser dans l’axe.

Alors tu vois. Moi ça va.

Faut quand même que je fasse gaffe à ne pas trop dire « ça va » tout le temps, ou alors à le penser vraiment. C’est le genre de truc que, dit pour donner le change peut te foutre par terre. Mais comme je le sais, je fais gaffe.

J’en ai pour des mois de tout ça, pour des mois de douleurs. Mais tu sais, moi, tant qu’en plus des cuisses je peux me muscler le cerveau à grand coup d’énigmes et de rigolades d’éclopés…

Ça va.

Bisous

C.

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11 commentaires

  1. Anyo

    Ce que j’aime lire tes chroniques du genou… tu as un don pour raconter une ambiance, pour mettre de jolis mots sur la douleur, le parcours du combattant… tes belles paroles me ramènent quelques années en arrière quand je réeduquais ma cheville… j’emmenais le tapis d’éveil de mon deuxième et ma première testait le trampoline et tous les ballons…
    Ton optimisme m’aide aussi à préparer ma future rééducation du genou qui démarre vendredi.
    Courage pour ton gebou, continue à bien prendre soin de toi!

  2. Luna

    Quel régal de te lire. Ces instants volés, ces vraies tranches de vie, j’adore.
    J’adore te suivre aussi sur Insta . Bref, une vraie bouffée de vie. Des bisous et Courage !


    1. Post author
      ritalechat

      Alors que je doutais sur l’utilité de tout ça, du blog, des réseaux sociaux… Ton commentaire a beaucoup de valeur. MERCI !

  3. Carpentier

    Commentaire qui n’a rien à voir avec le genou désolée mais je trouve l’écharpe que tu portes vraiment très belle ! D’où vient -elle ? et sinon bon courage pour la rééducation. Le genou je ne connais pas, mais la main oui et 3 fois par semaine chez le ciné, c’est usant même si on tisse des liens, c’est épuisant .. mais le jeu en vaut la chandelle ! Bon rétablissement

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