juillet 17, 2019

À GENOU. EPISODE 7 Debout

LE CORPS
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Il a commencé à faire chaud dans cette grande salle pleine de monde. J’ai mis un short en me disant tant pis si j’ai l’air ridicule. Il était en lin, j’avais l’air ridicule de toute façon, ici tout le monde porte un short de sport.

J’avais chaud mais j’ai trouvé la bouche de la clim, alors je me suis collée dessous avec la farouche intension de ne plus bouger de là. j’ai pas le short qu’il faut mais je suis une petit maligne en vrai.

Je suis forte. Je le sais. Forte dans le sens que je suis résistante, et que si je débranche mon cerveau je peux pédaler vite, aller au bout de ce dont je suis capable. Si en revanche je commence à cogiter alors la raison prends le dessus. Les sensations aussi. Ça chauffe trop, ça tire trop, ça fait trop mal, ta tape trop vite, ça sue, ça coule…

Alors le plus souvent je mets mes écouteurs et du rap dans les oreilles. Très fort. Comme anesthésiée par la musique, j’avance, je plie, je porte, je pousse. Mon cœur accélère au rythme de ce que j’écoute, les paroles viennent se frotter et éponger ma nuque. J’avance.

Je n’aime pas le rap vous savez. Sauf depuis janvier.

Alain parle doucement, sauf quand il me vanne. Il dit qu’il faut que je continue de muscler, il fait la tronche quand je lui dis que je ferai du parapente en septembre.

-Tu ne le fais pas seule.

-Ben non, bien sûr que non, il y aura quelqu’un avec moi.

-Alors tu lèves les jambes à l’atterrissage, pas de blague.

Pas de blague.

Oh non pas de blague le genou, t’as intérêt de tenir tu sais, t’es fort, t’es dur comme un roc. T’étais tout mou, tout cassé et je t’ai construit une armure de chair. Rien que pour toi. Alors tu me lâcheras pas.

Parfois j’ai les yeux dans le vague à force d’efforts et parfois je tends l’oreille. Il y a tous ces corps qui parlent. Les peaux de l’été sont hâlées et les cicatrices rougissent, le temps passe et les membres amoindris racontent tous la même histoire.

Nos vies ont changé qu’ils disent, on ne marchera plus jamais pareil. Ils crient d’aller mieux après avoir été aplatis comme des crêpes, tombés comme des merdes, perdus dans les drains et les straps. Paumés mais pas pour toujours.

Tous ces corps.

Les sportifs, les vieux et tous les jeunes. Les gras, les secs. Les sales et les briqués. Ils passent tous dans les mains d’Alain et des autres. Les mains qui réparent connaissent bien les corps mais sont aveugles des différences. C’est étrange pour des mains qui voient si bien.

Alain il nous charrie souvent parce que ses mains voient trop à l’intérieur. Les déchirures, les entrelacs, les ruptures, les hématomes et les larmes séchées. Lui il voit ça alors il préfère ne pas prendre tout ça trop au sérieux. Il vanne et il soigne en même temps.

J’ai pleuré de rire. Pleuré littéralement. L’autre kiné a lancé un truc drôle et moi j’ai renchéri. Un teeshirt aussi rouge que ma tronche quand j’ai pédalé vingt minutes, une blague qui ne fera jamais plus marrer personne tellement c’était naze. J’ai ri à en chialer, j’étais pas parti pour ça en janvier vous savez ?

Rire autant et me faire vanner. 70% renfo, 30% de quinzième degrés. La parfaite recette pour mon genou tout pété.

J’ai raté un rendez-vous.J’ai dit, pardon Alain, j’ai oublié de venir.

-Tu vas pédaler deux fois plus, c’est tout !

-Il a laissé passer un temps et puis…

Quand on oublie de venir c’est que c’est la fin, il a repris le vouvoiement comme on tire sa révérence.

Je vous aime bien mais vous n’allez pas passer votre vie ici hein ? Faudra aller nager, et faire du vélo, on se voit encore une fois lundi et vous partez en vacances.

En vacances de lui, en vacances du genou, en vacances de ces deux fois par semaine à me soigner.

Lundi je suis rentrée dans la grande salle pour la dernière fois. Six mois après ma première fois en robe… J’ai donné encore plus, j’ai forcé, j’ai pressé, j’ai poussé, j’ai tendu, j’ai étiré.

Alain me regardait faire du coin de l’œil. Tu n’as pas mal ?

Pas du tout.

Plus du tout. Il tient ce genou, il assure. Il lance de temps en temps, et je dois être  encore patiente pour que la contusion aux os se résorbe complètement. Mais je peux tendre ma jambe, pivoter, courir, nager, pédaler… Pour m’accroupir va falloir du temps en revanche mais c’est fou de voir à quel point mon corps s’est remis.

Mon vaillant petit corps tout rond. Mon allié, mon amour.

Lundi je suis rentrée dans cette salle que je connaissais par cœur et tout avait bougé. Les vélos, les machines, les tables, les poids et les élastiques. Tout avait valsé.

Aux suivants mais plus à moi ça voulait dire. Ce lieu dans lequel j’avais pris mes marques, qui m’était si familier venait tout à coup de s’ébrouer et de me foutre dehors.

Alain a dit de revenir une fois en septembre pour voir comment il évoluait mon petit fou des pistes, il a refait la gueule quand je lui ai reparlé du parapente. Il y avait  Blanche Gardin sur l’écran, ça changeait du tour de France et les pépés riaient.

Et moi encore plus fort qu’eux.

10 janvier/ 15 juillet, l’histoire d’un genou, d’une rééducation. Pas d’opération pour moi mais une volonté, des images mentales de reconstruction, de la persévérance, beaucoup d’humour et de 15 ème degré plus tard…

Je sors debout et en riant… je connais tous les chemins.

Marci Alain pour ce moment.

(Et merci ma chère pour cette photo que j’adore.)

En piste maintenant.

Camille.

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6 commentaires

  1. Répondre Alice Goubert juillet 18, 2019 à 7:18

    Quel bonheur de lire cela, félicitations! Le parapente est amplement mérité! Merci pour toutes ces belles chroniques, elles me manqueront mais je suis heureuse pour toi qu’elles s’arrêtent.

    • Répondre Ritalechat juillet 18, 2019 à 8:38

      Merci à toi pour ton message!

  2. Répondre Jelledanse juillet 18, 2019 à 5:31

    J’espère que tu as fêté cela en dégustant une tielle Sétoise
    Et long life à ce presque nouveau genou
    😘

    • Répondre Ritalechat juillet 18, 2019 à 5:37

      Ahaha et plutôt deux fois qu’une!!

  3. Répondre Sarah juillet 18, 2019 à 7:00

    Bravo tout simplement. Pour cette volonté, cette ténacité, et cette réussite méritée !
    Et tu es superbe sur la photo, radieuse !
    Belles vacances à vous 4

    • Répondre Jelledanse juillet 23, 2019 à 1:39

      You know What… J’ai trouvé une recette de tielle qui déchire 😉

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